Abus de pouvoir au travail : Est-ce une croix à porter ?

En tout cas, c’est la punition injustement infligée à de nombreux travailleurs à travers notamment le harcèlement, le favoritisme, la discrimination et le licenciement abusif

Publié lundi 27 octobre 2025 à 09:20
Abus de pouvoir au travail : Est-ce une croix à porter ?

«J'ai perdu mon emploi après 7 ans d’exercice. Mon employeur m’a annoncé mon licenciement au téléphone». S.K qui officait comme vigile se plaint ainsi à un voisin du quartier à Kalaban coro plateau. Ce père de 5 enfants croyait que le monde s’écroulait sous ses pieds tant il fut assommé par la triste nouvelle. Selon le désormais licencié de son job, un partenaire de leur société de gardiennage l'accuse à tort de venir souvent en retard au travail. Face à ce licenciement, sans préavis, S.K dénonce un abus de pouvoir. Au-delà de son cas, les exemples semblent être légion et retrouve des personnes qui en sont victimes sous diverses formes et  dans les entreprises privées et publiques.

À son arrivée dans une société de la place, Mlle R.B devait, selon des engagements initiaux, bénéficier directement d’un Contrat à durée indéterminée (CDI). La direction lui a imposé une période d’essai de six mois, renouvelée à deux reprises. Elle explique avoir ensuite la surprise de sa vie avec le rejet de son dossier au moment de la signature de son CDI. Selon elle, les choses auraient pris une autre tournure avec la découverte de l’identité de son père, un ancien ministre, par le responsable des ressources humaines.

«C’est à partir de ce moment que mes problèmes ont commencé», explique-t-elle. Le responsable des ressources humaines aurait refusé de lui accorder le CDI promis, lui proposant à la place un Contrat à durée déterminée (CDD) qu’elle a catégoriquement refusé. D’après la responsable marketing, des rumeurs auraient circulé au sein de l’entreprise, l’accusant d’être une espionne envoyée pour surveiller la société. Elle affirme avoir découvert que le service des ressources humaines avait saisi l’inspection du travail pour justifier un éventuel licenciement, alors même qu’elle «travaillait sans contrat formel, ni assurance». Le différend a atteint son comble lorsqu’elle a reçu un contrat falsifié, comportant de fausses informations sur son identité et sa filiation.

Les discriminations fondées sur la religion nuit également à de nombreux travailleurs. L.H est une jeune musulmane qui a exercé comme babysitteuse dans plusieurs familles européennes. Elle raconte avoir été victime de jugements négatifs liés à sa pratique religieuse et au port du voile. La maîtresse de maison lui a demandé pourquoi elle ne dévoile jamais ses cheveux. «Je lui ai expliquée que je suis musulmane et habituée à me couvrir la tête», raconte L.H.  Depuis ce jour, son employeuse est devenue distante et méfiante. Elle a commencé à la surveiller davantage, lui faire des remarques sur sa façon de s’habiller ou sur ses pauses pour la prière. «Un jour, elle m’a dit que ma tenue pouvait effrayer les enfants, alors qu’ils n’avaient jamais eu peur de moi. J’ai compris que le problème n’était pas lié à mon comportement, mais ma foi», déplore-t-elle. Finalement, LH a préféré quitter son poste.

 

MAUVAIS MANAGEMENT- Dans certaines entreprises maliennes, l’absence de représentation syndicale ou de délégué du personnel laisse les employés sans véritable moyen de défense face aux décisions arbitraires de leurs employeurs. C’est la situation que dénonce un employé d'une grande société du pays. «Dans notre entreprise, il n’y a ni syndicat, ni délégué du personnel. La direction fait ce qu’elle veut. Elle licencie les employés avec un contrat à durée déterminée (CDD) sans explication, ni préavis», raconte-t-il sous anonymat.

Selon lui, cette situation a atteint un point critique lorsque 56 travailleurs ont été licenciés sans motif valable. «C’est là que j’ai compris qu’il fallait agir», poursuit-il. Déterminé à défendre ses collègues, notre interlocuteur dit avoir pris l’initiative de mobiliser le personnel pour la mise en place d’un délégué du personnel, conformément au Code du travail malien. Face à cette décision, plusieurs de ses collègues auraient été convoqués et intimidés par leurs supérieurs, les poussant à se retirer du mouvement.  «Peu à peu, tout le monde s’est désengagé. J’ai fini par abandonner faute de soutien», regrette-t-il.

Ces pratiques abusives à l'endroit des travailleurs ne sont pas sans conséquences sur la bonne marche de l'entreprise. Abdoulaye Konaté, directeur général d’une société privée de sécurité basée à Bamako, en est convaincu. «Le harcèlement, le favoritisme et la discrimination fragilisent le climat de travail et font chuter la productivité. Un employé qui se sent brimé perd sa motivation», explique-t-il. Pour lui, ces dérives découlent souvent d’un manque de formation en management, d’une mauvaise culture d’entreprise, ou encore de l’absence de sanctions internes. «Quand un responsable pense que l’autorité lui donne le droit d’écraser les autres, il trahit la confiance de ses employés et met en péril la réputation de son entreprise», prévient le quadragénaire.

Conscient de ces risques, Abdoulaye Konaté affirme avoir mis en place des mécanismes pour préserver la dignité et le bien-être de ses agents. Il s'agit d'un comité interne d’écoute permettant aux employés de signaler anonymement les abus, des sanctions disciplinaires contre tout responsable reconnu coupable de harcèlement ou de discrimination et des sessions de sensibilisation sur le respect des droits humains au travail. «L'un de mes anciens collègues a démissionné d’une entreprise à cause d’un harcèlement moral constant. Cela montre à quel point ces abus peuvent briser des carrières», témoigne-t-il.

 

PEUR DE REPRÉSAILLES-Bassaro Haïdara, sécrétaire général du comité syndical de l’Agence malienne de presse et de publicité (Amap), explique que le syndicat intervient dès qu’il y a un cas d’injustice, de licenciement abusif ou de harcèlement moral. Il poursuit que ces interventions se font à travers le dialogue, la médiation, et si nécessaire, par des recours auprès des autorités compétentes.  Cependant, le syndicaliste déplore une certaine réticence des travailleurs à adhérer au syndicat, souvent par peur de représailles de la part des employeurs. «Pourtant, c’est ensemble que nous pouvons défendre efficacement nos droits», souligne-t-il. Le leader syndical insiste également que le manque de formation syndicale et la méconnaissance du Code du travail affaiblissent la capacité des employés à revendiquer leurs droits. Il plaide pour une meilleure sensibilisation dans les entreprises, ainsi qu’une collaboration plus franche entre les responsables syndicaux et les directions administratives. «Le syndicat n’est pas un ennemi du patronat, mais un partenaire social. Notre objectif est de promouvoir un environnement de travail juste et équilibré», assure-t-il. Pour lui, la lutte contre les injustices professionnelles passe par la solidarité, la transparence et le respect mutuel.

Issa Ouédraogo, avocat et ancien inspecteur du travail, observe de près les injustices qui frappent les salariés. Selon lui, le favoritisme, le harcèlement et les licenciements abusifs restent des problèmes fréquents, particulièrement dans de nombreuses entreprises où il n’existe ni syndicat ni délégué du personnel.  «Beaucoup d’employés ignorent leurs droits et hésitent à porter plainte, de peur de représailles ou de perdre leur emploi. Pourtant, la loi malienne est claire. Tout salarié a droit à un traitement équitable, à un contrat écrit et à des conditions de travail décentes», explique-t-il avant de regretter que certaines entreprises cherchent à contourner la loi, «ce qui rend notre travail difficile».

Issa Ouédraogo cite les missions principales de l’inspection du travail à savoir la vérification du respect par les entreprises des contrats et la réglementation du travail, la réception et l'Instruction des plaintes déposées par les salariés victimes d’abus, la médiation entre employeurs et employés pour éviter que les conflits n’aboutissent à des licenciements injustifiés. Le juriste insiste sur l’importance de sensibiliser les employés et les employeurs sur leurs droits et les procédures pour les faire respecter. Il conseille les managers à se former sur les bonnes pratiques pour réduire fortement les conflits. Et de rappeler que la justice malienne offre plusieurs voies pour les employés lésés.

Le premier recours, cite-t-il, est l’Inspection du travail suivi du tribunal du travail. Pour les cas de harcèlement ou de discrimination, précise Issa Ouédraogo, il existe des associations spécialisées qui accompagnent le salarié jusqu’au bout. Aujourd’hui, les abus de pouvoir sont réalité dans nos services. Il faut espérer au moins que les coupables de ces abus cessent de faire pleurer dans les familles et dans les services sur le malheur de leurs victimes.

Hawa Ly TOURÉ

Rédaction Lessor

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