Des meubles de bureau fabriqués par Fofy Industries
Soucieux
de ces atouts énormes, le gouvernement tente d’inverser la tendance. En effet,
dans une note d’orientation datée du 13 février 2026, le ministre d’état,
ministre de l’Économie et des Finances, Alousséni Sanou, a invité les
exécutants des marchés publics à privilégier les entreprises nationales et les
produits locaux. Pour traduire cette volonté en actes, chaque département
ministériel a été invité à inscrire une enveloppe de 100 millions de Fcfa dans
son budget 2026, destinée à financer des acquisitions ciblées.
La
mesure concerne notamment l’équipement des cabinets ministériels et des
services publics en mobiliers fabriqués localement. Tableaux, tissus
décoratifs, rideaux, tables de bureau et chaises figurent parmi les produits
concernés. À travers cette initiative, le gouvernement entend stimuler la
demande intérieure, valoriser le savoir-faire des artisans maliens et créer de
nouvelles opportunités économiques pour les entreprises nationales.
Cette
orientation s’inscrit dans le cadre du décret portant adoption de mesures
visant à orienter la commande publique vers les petites et moyennes entreprises
de droit malien et la production nationale. Elle fait également suite aux
conclusions de la réunion du 11 février 2026.
Malgré
cette volonté politique, l’application de la mesure reste limitée. Une
situation qui suscite des attentes chez les acteurs du secteur artisanal, pour
lesquels la commande publique représente un marché stratégique, susceptible de
soutenir durablement la production locale et la création d’emplois.
Pour
le président de l’Assemblée permanente des chambres de métiers du Mali (APCM),
Mamadou Minkoro Traoré, l’enjeu est désormais de passer des orientations aux
actes. « Si la lettre circulaire est appliquée dans son esprit, elle
contribuera à réduire le chômage, à former davantage d’artisans, à améliorer
leurs équipements et la qualité de leurs productions, tout en favorisant le
respect des délais d’exécution », estime-t-il.
Selon
lui, cette décision s’inscrit dans la continuité des réformes engagées depuis
2014, notamment avec le décret n° 20-0473 relatif à l’orientation de la
commande publique vers les PME et la production nationale. Le responsable
rappelle que l’artisanat présente des spécificités qui justifient une attention
particulière. Les dispositions du Code communautaire des marchés publics,
notamment ses articles 62 à 67, prévoient des mesures destinées à faciliter
l’accès des artisans à ces marchés. « Aujourd’hui, la volonté politique existe,
mais son application reste insuffisante », déplore-t-il.
Pour
que les artisans bénéficient réellement des opportunités offertes par les
marchés publics, Mamadou Minkoro Traoré plaide pour une application effective
des dispositions prévues. Il insiste également sur la nécessité de renforcer
les capacités des professionnels, de les accompagner techniquement et de les
aider à se conformer aux exigences administratives.
L’accès
à ces marchés suppose notamment de disposer d’une carte professionnelle et de
satisfaire aux obligations fiscales. Autant de conditions qui peuvent
constituer des obstacles pour certains artisans, mais dont le respect demeure
indispensable pour répondre aux exigences des acheteurs publics. « L’objectif
est de disposer d’artisans capables de livrer des produits de qualité dans les
délais », précise le président de l’APCM. Des efforts sont déjà engagés dans ce
sens. Avec l’appui du Fonds d’appui à la formation professionnelle et à
l’apprentissage (FAFPA), de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) et d’autres
partenaires, plusieurs sessions de formation ont été organisées à Bamako,
Sikasso et Ségou.
Pour
Mamadou Minkoro Traoré, la qualification des artisans constitue une condition
essentielle à la réussite de cette politique. Elle doit leur permettre de
satisfaire aux exigences des marchés, d’améliorer leurs produits et de
renforcer leur compétitivité. « Plus les artisans seront qualifiés, plus ils
auront accès aux marchés publics, ce qui créera des emplois, de la richesse et
renforcera la production nationale. Nous demandons simplement aux autorités de
continuer à nous faire confiance », insiste-t-il.
UN
LEVIER ÉCONOMIQUE DE PREMIER PLAN-Au-delà du secteur artisanal, la commande
publique représente un instrument majeur de politique économique. Le décret n°
2015-0604/P-RM du 25 septembre 2015 portant Code des marchés publics et des
délégations de service public fixe les règles relatives à leur passation, leur
exécution, leur règlement, leur contrôle et leur régulation. Il définit le
marché public comme un contrat écrit conclu à titre onéreux par une autorité
contractante pour répondre à ses besoins en matière de travaux, de fournitures
ou de services.
«L’État,
en tant que puissance publique, est le premier vendeur et le premier acheteur
dans notre pays », souligne l’économiste Modibo Mao Makalou. Les achats de
biens, de services et de travaux constituent, selon lui, une fonction
essentielle de l’action publique, tant pour assurer la prestation des services
que pour améliorer l’efficacité des administrations.
Au
Mali, les marchés publics représenteraient plus de 10 % du produit intérieur
brut (PIB). Ce poids économique leur confère un rôle déterminant dans le
développement des entreprises, la création d’emplois et la dynamisation des
économies locales.
Pour
Modibo Mao Makalou, leur impact doit notamment être apprécié à travers les
retombées sur les entreprises nationales, les emplois créés ou préservés et les
activités économiques générées dans les régions. En orientant davantage les
achats publics vers la production locale, l’État peut renforcer les chaînes de
valeur nationales et soutenir les capacités productives du pays. Les contrats
publics peuvent garantir aux entreprises locales des commandes régulières et
une meilleure visibilité sur leurs recettes. Cette stabilité favorise la
continuité des activités, les investissements et, dans certains cas, le
recrutement de nouveaux travailleurs. Les marchés attribués aux opérateurs
nationaux contribuent ainsi à consolider le tissu économique et à préserver des
emplois.
Toutefois,
la préférence accordée à la production nationale ne saurait, à elle seule,
garantir les résultats attendus. La qualité des prestations, le respect des
délais et la bonne exécution des contrats restent des exigences fondamentales.
La réussite de cette politique suppose donc que les entreprises bénéficiaires
disposent des compétences, des équipements et de l’organisation nécessaires
pour répondre aux besoins de l’administration.
L’économiste
attire également l’attention sur les risques juridiques liés à la complexité
des procédures. Un cahier des charges mal rédigé, une définition imprécise des
besoins ou des clauses ambiguës peuvent provoquer des divergences
d’interprétation et des litiges entre les acheteurs et les opérateurs
économiques. De même, le non-respect des règles de publicité et de mise en
concurrence, l’absence de publication d’un avis de marché ou l’utilisation de
critères d’attribution imprécis peuvent fragiliser les procédures.
La
prévention de ces risques exige donc des règles claires, une bonne préparation
des achats et une maîtrise des procédures par les acteurs concernés.
Au-delà
des textes et des engagements, la question demeure celle de leur traduction
concrète dans les pratiques de l’administration. Les enveloppes budgétaires
annoncées doivent se matérialiser par des commandes effectives, accessibles aux
entreprises nationales capables de répondre aux exigences des marchés publics.
L’enjeu
dépasse les seuls intérêts des artisans. Il concerne la création d’emplois, la
valorisation des compétences locales, le développement des PME et la capacité
du Mali à tirer davantage profit de ses propres ressources productives.
L’heure n’est plus aux intentions, mais aux actes. Derrière chaque marché public attribué à une entreprise nationale, il y a des emplois à préserver, des artisans à faire vivre et un savoir-faire à valoriser. Maintenir cette mesure au stade des orientations, c’est priver l’économie malienne d’un puissant levier de croissance.
Babba COULIBALY
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