L’Essor : La période 2026-2027 a été officiellement décrétée Année de l'éducation et de la culture au Mali par le Président de la Transition. Que vous inspire cette initiative ?
Dr Fodié Tandjigora : J’estime que cette annonce du Président de la Transition se situe dans le prolongement de l’année 2025 décrétée comme Année de la culture. En effet, pour que la culture trouve un portage dans la longue durée, elle se doit d’être arrimée à un élément constitutif central qu’est l’éducation. Celle-ci doit être perçue loto sensu depuis l’éducation familiale classique à l’éducation formelle pour le capital humain.
L’Essor : Est-ce qu’on peut dire que cette initiative présidentielle vise à renforcer le système éducatif et promouvoir les valeurs culturelles en lien avec la refondation de l’état?
Dr Fodié Tandjigora : La refondation est le but ultime recherché par toutes les réformes engagées y compris celle de l’éducation. Comme nous le savons, les autorités de la Transition sont dans une gouvernance de rupture d’avec les schémas classiques qui ont montré leurs limites. Mais la refondation de l’école sur la base de notre culture s’avère un chantier ardu mais qui, in fine, garantit une nouvelle mouture d’un Malien nouveau soucieux du bien public et fier de ses propres valeurs.
Notons de passage, que nos valeurs ont été enseignées comme étant irrationnelles et qui bloquent le développement. Or, après plusieurs décennies où l’école est façonnée autour des valeurs importées d’Occident, les maux de société comme la corruption, l’incivisme, la déperdition des mœurs, la culture du raccourci connaissent leur paroxysme. Il est temps de refonder notre système éducatif autour des valeurs positives qu’on pourra transposer en programme d’enseignement.
L’Essor : Comment réussir ce pari d’un système éducatif axé sur nos valeurs comme les langues nationales, notre histoire ?
Dr Fodié Tandjigora : Ce pari peut être gagné, mais dans la longue durée. C’est pourquoi, les autorités de la Transition ont d’abord annoncé des travaux de réhabilitation de certaines écoles emblématiques comme l’École normale supérieure, l’École des ingénieurs et aussi la construction de plusieurs IFM et lycées. Pour venir à la question de nos langues nationales, le travail sérieux se situe à ce niveau, car l’adoption d’une langue d’enseignement nécessite un travail de conceptualisation linguistique. La vérité est que les formateurs (les enseignants) ne sont pas aptes aujourd’hui à enseigner dans nos langues nationales. Mais cela ne veut pas dire que c’est impossible. Quel est le degré d’outillage des 13 langues nationales reconnues au Mali ? Puis, il se pose la question de la préséance des langues, c’est-à-dire quelle langue privilégiée sur les autres ?
L’Essor : Comment expliquez-vous que cet enseignement soit un problème aujourd’hui ?
Dr Fodié Tandjigora : En réalité, c’était une phase expérimentale à ne pas confondre avec l’alphabétisation fonctionnelle qui était largement assurée par les Centre d’éducation pour le développement (CED). Ce sont des centres d’éducation non formelle visant à scolariser dans les zones rurales avec une formation pratique de base liée aux activités de développement local. Mais ce que nous voulons comme contenu de l’Année de l’éducation et de la culture, c’est une nouvelle vision de l’école fondée sur du réalisme pédagogique.
L’Essor : Que voulez-vous dire par réalisme pédagogique ?
Dr Fodié Tandjigora : C’est-à-dire qu’il faut arrêter de faire un enseignement aérien complètement coupé de la réalité de nos sociétés. Nos programmes d’enseignement peuvent être bien nourris par nos contenus culturels, nos valeurs et nos propres inquiétudes sociales. C’est une tâche que les enseignants peuvent bien faire sous l’égide des autorités politiques. Ce réalisme pédagogique fera qu’un Malien nouveau verra le jour portant en soi les enjeux réels.
L’Essor : Notre société est également envahie par les réseaux sociaux dont les contenus ne sont pas adaptés à notre culture. Que faut-il faire pour régler la question du contenu des réseaux sociaux ?
Dr Fodié Tandjigora : La question n’est pas de rejeter tout ce qui ne relève pas de notre culture, mais de façonner le capital humain autour des enjeux réels de notre société. L’on peut bien se servir des réseaux sociaux pour découvrir d’autres réalités mais il se pose la question de l’encadrement des enfants qui consomment ces contenus numériques. Ce rôle n’incombe pas qu’à l’État, mais aussi aux parents qui doivent participer à l’avènement d’un citoyen nouveau. La famille est le premier niveau de portage du changement social qui complète les mécanismes institutionnels et politiques. Donc, sans l’implication de la société elle-même, l’Année de l’éducation et de la culture aboutira difficilement.
L’Essor : Le décret portant création et attribution du comité préparatoire de l’Année de la culture vient d’être signé par le Chef de l’État. Selon vous, quelles peuvent être les priorités de cette équipe ?
Dr Fodié Tandjigora : L’équipe en place est constituée de plusieurs corporations, de sorte à cerner les multiples facettes des réformes à engager pour réussir l’Année de l’éducation et de la culture. Concernant les priorités, j’estime qu’une feuille de route précisera cela. Néanmoins, comme priorité, je souhaite que l’équipe fasse un bilan sans complaisance de la situation. Elle doit écouter les acteurs de l’école depuis la base, car il s’agira d’une réforme qui va s’étaler sur la longue durée.
L’Essor : Avez-vous un message pour les différents acteurs?
Dr Fodié Tandjigora : Je dis souvent que l’idée d’un changement peut être pensée par une élite politique, mais le changement lui-même n’est accompli que par les masses populaires, en l’occurrence les enseignants, les parents, les autorités traditionnelles et religieuses. Le Chef de l’État a donné le ton, il revient à chaque acteur de jouer sa partition pour l’aboutissement de l’Année de l’éducation et de la culture.
Propos recueillis par
Namory KOUYATE
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