Paiement instantané : Le grand défi reste l’usage

Dix mois après son lancement, la plateforme régionale de paiement instantané (PI-SPI) affiche des chiffres qui impressionnent : 30 millions de personnes connectées, un million de transactions et 110 milliards de Fcfa échangés. Mais derrière cette progression se cache un paradoxe : le réseau s’élargit plus vite que les usages. Au Mali comme dans les autres pays de l’Uemoa, le véritable test commence désormais : faire du paiement instantané un réflexe du quotidien

Publié mercredi 29 juillet 2026 à 08:44
Paiement instantané : Le grand défi reste l’usage

Massi Lawson, adjoint au directeur des systèmes et moyens de paiement de la BCEAO (g)

 


 

Le pari était ambitieux : faire tomber les frontières entre les différents réseaux financiers de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Dix mois après son lancement, le 30 septembre 2025, la Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI) commence à changer le paysage des paiements dans la région. Au 20 juillet 2026, 30 millions de personnes étaient connectées à des établissements participant au dispositif. Depuis son lancement, environ un million de transactions ont été réalisées, pour une valeur de 110 milliards de Fcfa. Ces données témoignent d’un démarrage encourageant. Mais elles posent également une question essentielle : combien de personnes connectées utilisent réellement et régulièrement PI-SPI ? Car c’est là que se trouve désormais le véritable enjeu.

 

DE LA CONNEXION À L’USAGE- La force de PI-SPI réside dans son principe d’interopérabilité. Jusqu’à présent, les clients des banques, établissements de monnaie électronique ou autres institutions financières évoluaient souvent dans des réseaux séparés. Pour envoyer de l’argent à un bénéficiaire utilisant un autre réseau, il fallait parfois retirer du cash avant de le redéposer ailleurs. Avec PI-SPI, cette logique est appelée à disparaître. Un utilisateur peut effectuer un transfert vers un client d’un autre établissement participant, de manière instantanée. Le système fonctionne 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Pour les particuliers, les transferts sont gratuits. La plateforme prévoit également des paiements marchands à travers un QR code standardisé. Sur le papier, l’innovation est considérable. Mais une infrastructure de paiement ne devient véritablement utile que lorsqu’elle est intégrée aux habitudes quotidiennes. Or, le rapport entre les chiffres disponibles mérite attention. 30 millions de personnes potentiellement accessibles pour seulement un million de transactions depuis le lancement. Cela montre que PI-SPI a d’abord réussi à connecter des utilisateurs avant de réussir à transformer cette connexion en activité soutenue. Le défi est donc moins technologique qu’économique et comportemental.

 

LE RACCORDEMENT, PREMIER OBSTACLE- Pour que l’interopérabilité fonctionne réellement, encore faut-il que les établissements financiers soient raccordés. Au 20 juillet, environ 80 établissements étaient connectés, contre 45 au lancement et 74 à la fin de décembre 2025. La progression existe donc, mais elle reste insuffisante pour atteindre une couverture complète de l’écosystème financier régional. La Banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest (Bceao) a d’ailleurs dû revoir son calendrier. Les banques, établissements de monnaie électronique et établissements de paiement doivent désormais être raccordés au plus tard le 30 septembre 2026. Les institutions de microfinance disposent, quant à elles, d’un délai jusqu’au 30 juin 2027. Cette situation révèle une difficulté souvent invisible pour l’utilisateur : l’interopérabilité exige une adaptation technique importante. Chaque établissement doit intégrer le système, effectuer des tests, sécuriser ses interfaces et garantir la fiabilité des transactions.

La prudence est d’autant plus compréhensible que PI-SPI fonctionne en temps réel. Une faille dans un établissement connecté peut potentiellement constituer un risque pour l’ensemble de l’écosystème. La sécurité apparaît donc comme une condition préalable à l’extension du dispositif. Mieux vaut raccorder progressivement les acteurs que de sacrifier la fiabilité du système à la vitesse du déploiement.

LE MALI ENTRE DANS LA COURSE- Au Mali, le chantier prend également forme. Plusieurs banques et établissements financiers ont déjà intégré le dispositif. Au début de l’année 2026, 11 institutions maliennes étaient autorisées à ouvrir PI-SPI au public, parmi lesquelles la BCI Mali, la BDM, la BIM, la BMS, la BNDA, Coris Bank, Ecobank, Orabank, UBA, Orange Finances Mobiles Mali et Baobab. Cette montée en puissance ouvre des perspectives importantes dans un pays où l’argent liquide occupe encore une place centrale dans les échanges quotidiens. Pour les ménages, PI-SPI peut simplifier les transferts entre proches. Pour les commerçants, il peut offrir une nouvelle possibilité d’encaissement. Pour les petites entreprises, le paiement instantané peut faciliter le règlement des fournisseurs et des prestataires.

L’intérêt est encore plus évident pour les opérations entre différentes institutions financières. Un client n’aurait plus à se préoccuper du réseau utilisé par son interlocuteur, à condition que les deux établissements soient raccordés. Mais, au Mali, comme ailleurs dans l’Uemoa, une interrogation demeure : le paiement instantané parviendra-t-il à sortir du cercle des utilisateurs déjà familiarisés avec les services financiers numériques ? Comment surmonter le défi de l’économie informelle ?

C’est probablement l’un des principaux enjeux de PI-SPI. Dans les économies ouest-africaines, une grande partie des activités commerciales se déroule encore en dehors des circuits formels. Les petits commerçants, artisans, vendeurs aux marchés, transporteurs et travailleurs indépendants utilisent largement les espèces. Pour que PI-SPI contribue véritablement à l’inclusion financière, il faudra donc qu’il dépasse les clients des banques et des grandes institutions financières.

La réussite du système ne se mesurera pas seulement au nombre de comptes ou de personnes connectées. Elle devra également être appréciée à travers le nombre de commerçants qui acceptent les paiements numériques, la fréquence des transactions, les montants échangés et la capacité des petites entreprises à s’approprier l’outil. C’est à ce niveau que le QR code standardisé pourrait jouer un rôle important. Un même mécanisme de paiement doit permettre au commerçant d’accepter des clients provenant de différents établissements. Mais la technologie ne suffira pas. Il faudra aussi expliquer, former et rassurer.

Cependant, dans le paiement numérique, la confiance vaut parfois autant que la technologie. Un utilisateur peut disposer d’une application performante et d’une connexion internet, mais hésiter à effectuer une transaction s’il craint une fraude, une erreur ou une perte d’argent. PI-SPI devra donc convaincre sur trois fronts : la rapidité, la sécurité et la simplicité. Le caractère instantané du paiement constitue un avantage évident. Mais cette rapidité augmente aussi les exigences en matière de cybersécurité. Lorsque l’argent circule en quelques secondes, les mécanismes de détection des fraudes doivent être tout aussi rapides. La protection des données personnelles, la sécurisation des comptes et la sensibilisation des utilisateurs seront donc déterminants. Car une seule série d’incidents pourrait fragiliser la confiance dans un système encore jeune.

 

UNE OPPORTUNITÉ POUR LES PME- L’autre grande question concerne l’impact sur l’économie réelle. PI-SPI peut devenir davantage qu’un moyen de transfert entre particuliers. S’il est massivement adopté par les entreprises, il pourrait faciliter les règlements commerciaux et accélérer les flux financiers. Pour une petite entreprise, recevoir immédiatement le paiement d’un client signifie disposer plus rapidement de liquidités pour acheter des marchandises, payer un fournisseur ou honorer une dépense urgente. Pour un commerçant, cela peut réduire les risques liés à la manipulation et au transport du cash. Pour les consommateurs, le paiement numérique peut limiter les déplacements vers les agences ou les points de retrait.

Mais pour mesurer cet impact, il faudra davantage de données. Le nombre total de transactions ne suffit pas. Il faudra connaître la part des paiements marchands, des transferts entre particuliers, des opérations des entreprises et, surtout, l’évolution de ces usages dans le temps.

Les 30 millions de personnes connectées constituent indéniablement un premier indicateur important. Mais ce chiffre ne doit pas être confondu avec celui des utilisateurs actifs. Être «connecté» signifie avant tout que la clientèle d’un établissement raccordé peut potentiellement accéder au système. Cela ne signifie pas nécessairement que chaque personne effectue régulièrement des transactions PI-SPI. Le million de transactions réalisé depuis le lancement constitue donc un indicateur tout aussi important que les 30 millions de personnes accessibles. C’est précisément cette différence entre potentiel et usage réel qui devra être surveillée dans les prochains mois. La Bceao devra ainsi montrer que PI-SPI ne constitue pas seulement une infrastructure régionale moderne, mais qu’il modifie effectivement les habitudes financières.

 

LE MALI FACE À UN TOURNANT- Pour le Mali, l’enjeu dépasse la simple modernisation des moyens de paiement. Une adoption large de PI-SPI pourrait contribuer à réduire la dépendance au cash, faciliter les transactions entre différents établissements et favoriser l’intégration progressive d’une partie de l’économie informelle dans des circuits financiers numériques. Mais cela suppose de prendre en compte les réalités du terrain : qualité de la couverture réseau, coût de l’accès au numérique, niveau de familiarité avec les outils digitaux, confiance des utilisateurs et capacité des petits commerçants à adopter ces nouveaux moyens de paiement. L’inclusion financière ne sera donc pas automatique. Un service peut être gratuit sans être accessible à tous. Il peut être instantané sans être utilisé. Et il peut connecter des millions de personnes sans encore transformer leurs habitudes. C’est toute l’équation de PI-SPI.

Après la bataille de la connexion, vient une seconde bataille celle de l’appropriation. PI-SPI a franchi une première étape : relier progressivement les réseaux financiers de l’Uemoa. La prochaine sera beaucoup plus difficile : convaincre les populations et les entreprises d’en faire un outil quotidien. Le véritable succès ne sera donc pas atteint lorsque les derniers établissements seront raccordés. Il le sera lorsque le commerçant du marché, le petit entrepreneur, le salarié, l’étudiant ou le particulier pourra envoyer ou recevoir de l’argent instantanément sans même se demander à quel réseau appartient leur interlocuteur.

30 millions de personnes connectées, c’est une promesse. Un million de transactions, c’est un début. Le véritable verdict viendra de l’usage. Au Mali comme dans l’ensemble de l’Uemoa, PI-SPI entre ainsi dans sa phase la plus décisive : celle où une innovation financière devra quitter les écrans des banques pour entrer dans les habitudes de millions des concitoyens.

Mariam A. TRAORÉ

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