La faiblesse du capital culturel est devenue l’un des principaux freins à une dynamique durable de développement
Les grandes galeries et institutions existent parce qu'il y a des collectionneurs et des acheteurs. Au Mali, l'absence d'un marché national solide pose un problème : sans aides, nombre de structures iraient en faillite. Il faut repenser certaines choses pour construire un marché viable.
POLITIQUE NATIONALE ET PERSPECTIVES ? Il y a eu des initiatives, comme les états généraux de la culture, lors desquels les diagnostics ont été posés. «Mais le problème, aujourd’hui, est que le ministère en charge de la Culture semble, parfois, privilégier son propre écosystème local au lieu d’assumer une fonction nationale d’appui à tous les acteurs», estime Adama Traoré. «J’ai soumis des projets, notamment une demande d’appui pour finaliser des partenariats avec des opérateurs télécoms et la Coopération suisse et j’ai eu des réponses encourageantes, mais le suivi et la mise en œuvre restent insuffisants», fait-il savoir
Par ailleurs, poursuit notre interlocuteur, beaucoup d’acteurs ont contribué à construire des réseaux culturels dont certains ont, ensuite, bénéficié politiquement, «et il y a des tensions autour de la gouvernance et du partage des bénéfices».
Des actions prioritaires pour développer une industrie culturelle durable au Mali ? Adama Traoré répond : «Investir dans la chaîne des métiers (technique et administration), créer des mécanismes de financement (fonds culturels, redevance copie privée), mettre en place une plateforme numérique nationale pour la vente et la rémunération, et clarifier le statut social des artistes (contrats, protection sociale).» «Ces mesures combinées permettraient de professionnaliser le secteur et d’assurer que les bénéfices de la création restent au Mali tout en soutenant la diffusion internationale.».
Un peu plus tranché, le directeur de la galerie Médina «ne crois pas que l'activité culturelle soit, aujourd'hui, le fruit d'une politique nationale structurée, clairement appliquée et connue de tous.» Les intentions existent, mais le budget de l'État est trop faible (loin d'atteindre 1%), ce qui limite l'impact. «L'État devrait créer un cadre administratif propice à l'éclosion du secteur, sans pour autant remplacer les acteurs, il doit être stratège plutôt qu'organisateur.» Or, depuis deux décennies, l'État s'est, en grande partie, désengagé. «On pourrait mieux faire si l'investissement était réfléchi, concerté et soutenu par une vraie volonté politique.», tant il vrai que l’État est, réellement, le premier acteur économique.
Sur les perspectives, Lassana Igo Diarra pense qu' « il y a des raisons d'être optimiste.» Il faut montrer des exemples de réussite pour attirer les jeunes vers les métiers de la culture. «Des modèles régionaux ou internationaux existent comme Nollywood au Nigeria, Youssou N'Dour au Sénégal qui a développé médias et structures. «La réussite artistique peut s'accompagner d'une dimension managériale et entrepreneuriale», dit-il. Et d’ajouter : «Scientifiquement, on peut analyser les recettes du succès (marketing, presse, stratégies de diffusion). Certains clips très coûteux ont échoué, tandis que de petites vidéos virales ont connu un succès mondial.» L'art conserve ainsi une part de magie et d'imprévisibilité, «mais la professionnalisation et la stratégie aident à structurer les chances de succès.
Au Mali, la faiblesse du capital culturel est devenue l’un des principaux freins à une dynamique durable de développement. Cette situation ne relève pas seulement des responsabilités individuelles. Elle est aussi le produit d'une politique culturelle qui, depuis plusieurs décennies, peine à faire de l'enrichissement du capital culturel des citoyens son objectif central.
La culture ne peut se limiter à la conservation du patrimoine, à l'organisation d'événements ou à la célébration de traditions, aussi importantes soient-elles. Elle doit surtout produire les récits, les œuvres…dont les retombées économiques contribuent au développement durable. Pour Aloune Ifra Ndiaye, la Politique culturelle malienne actuelle tend davantage à inscrire le citoyen malien dans son passé qu'à lui donner les outils intellectuels, artistiques et symboliques nécessaires pour construire le futur. «Préserver les héritages est indispensable. Mais un héritage qui ne dialogue plus avec les enjeux de son temps finit par devenir un musée plutôt qu'une ressource vivante», dit-il.
«Le véritable défi est donc d'enrichir continuellement le capital culturel des Maliens. Cela suppose une politique publique qui soutienne la création contemporaine autant que le patrimoine, qui favorise la lecture, le cinéma, le théâtre, la musique, les arts numériques, la recherche, le débat d'idées et l'éducation artistique», souligne Alioune Ifra Ndiaye. En somme, une politique qui fasse de la culture «un investissement stratégique au même titre que l'école, la santé ou les infrastructures.»
Moussa DIARRA
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