Dr ALY TOUNKARA : « La fédération des efforts contre le terrorisme est faisable »

Projet de fédération Mali-Burkina, projet de Constitution, relations entre la France et ses anciennes colonies africaines, situation des Subsahariens en Tunisie, dénonciation du statut de porte-plume de la France sur le dossier Mali au Conseil de sécurité… l’expert au Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S), promène son regard avisé sur ces sujets d’actualité

Publié mardi 07 mars 2023 à 06:35
Dr ALY TOUNKARA : « La fédération des efforts contre le terrorisme est faisable »

Pour le chercheur, dans la dernière mouture du projet de Constitution remise au chef de l’État, on se rend compte que les termes qui fâcheraient dont ceux relatifs à la laïcité ont été bien dissimulés à plus d’un titre notamment le caractère laïc de l’État, les questions du fait religieux, etc.


Dr Aly Tounkara pense que cela peut paraître pour certains comme une fuite en avant mais lorsqu’on regarde d’une manière objective, on se rend compte que dans beaucoup de démocraties, le mot laïcité n’apparaît pas dans des Constitutions. Il  reconnait qu’une Constitution ne peut pas tout écrire. Il parle d’un autre point important qui est la création du Senat. Pour lui, le Sénat dans le contexte malien aujourd’hui n’a vraiment pas de plus-value quand on interroge sa création en termes d’efficacité et de pertinence.

Parlant de la visite du Premier ministre Choguel Kokalla Maïga au Burkina Faso, il souligne que beaucoup d’annonces ont été faites. Mais objectivement, Aly Tounkara pense que ce qu’on pourrait retenir de cette visite et qui pourrait être aussi réaliste, c’est de voir les Armées des deux pays évoluer conjointement, de part et d’autre, dans le but de lutter efficacement contre les groupes radicaux violents.

Le chercheur soutient que cette visite pourrait se solder dans un avenir proche par un commandement commun et par l’émergence d’un contingent composé des deux Armées. Pour ce qui est de l’idée de fédération, l’universitaire estime que ce ne sont que des bases qui sont jetées à ce stade. Lesquelles bases vont permettre dans  la durée  aux trois pays à savoir le Mali, le Burkina Faso et la Guinée, d’avoir leurs mots à dire par exemple, lorsqu’il y a lieu de fixer les prix d’un certain nombre de ressources naturelles comme le coton. à défaut de pouvoir le transformer sur  place, ces états peuvent se retrouver sur les marchés mondiaux et peser lourdement dans les discussions.


De la même manière, Dr Tounkara rappelle que l’or est commun à ces trois pays et bien d’autres richesses du sous-sol. De ce fait, dans un avenir proche, on peut assister à ce genre de facilités en termes de fixation de prix même de transformation sur place entre les trois pays. Mais, pour ce qui est de la gouvernance fédérale, Aly Tounkara pense  que cela s’appelle le long temps.

D’ailleurs, il précise que les initiateurs d’un tel projet ne pourraient aucunement assister à sa réalisation car il faudra compter sur trois à cinq décennies pour prétendre voir ces trois pays évoluer sous un état central. «Ce qui est faisable à court terme, c’est la fédération des efforts dans la lutte contre le terrorisme, la mutualisation des efforts dans l’exploitation et la valorisation des ressources naturelles notamment la fixation des prix à travers les marchés », indique le directeur du CE3S, qui souligne que ce sont des choses qui peuvent être faites dans un avenir proche.

Toutefois, il déclare que tout cela ne peut prendre corps que lorsque les trois chefs d’état vont d’abord se réunir et prioriser les actions à mener. « C’est bien que les ministres des Affaires étrangères, les Premiers ministres des trois pays se retrouvent mais la rencontre entre  les trois chefs d’état  est importante pour  franchir certaines étapes », insiste Dr Tounkara, estimant qu’un autre élément important est l’avenir de cette fédération.

AUX ABOIS- Pour le chercheur, rien n’indique que les gouvernements qui seront issus des élections au terme de ces trois périodes de transition, s’inscriront dans la continuité ou dans la lignée des bases jetées par les trois actuels chefs d’état. C’est pourquoi, il pense que les pessimistes vis-à-vis de cette fédération n’ont pas forcément tort.


« L’avenir de cette fédération va forcément ou en grande partie dépendre des hommes et des femmes qui seraient à la tête de ces trois états en termes de continuité et de discontinuité », soutient Aly Tounkara. D’après lui, la probabilité est forte qu’il y ait une certaine hésitation de la part des nouvelles élites qui seront issues des urnes au terme des différentes périodes de transition. également, selon lui, la probabilité est tout à fait forte que certaines actions considérées par les militaires au pouvoir comme prioritaires, deviennent accessoires avec les pouvoirs issus des élections.

Se prononçant sur les propos xénophobes et racistes du président tunisien contre les Subsahariens, Dr Tounkara dit que ceux-ci ont été condamnés de part et d’autre. Pour lui, le président tunisien est aux abois. Il est à la tête d’un pays qui a connu des bouleversements profonds la dernière décennie. Et il peine à satisfaire toutes les demandes formulées par les Tunisiens qui se sont révoltés à un moment donné.

Pour le chercheur, les demandes sont très fortes et il n’arrive pas à les satisfaire, à y apporter des réponses durables. Pis, le président Kaïs Saïed peine à définir clairement l’horizon. Et tous les changements au niveau du système judiciaire en Tunisie et de la conduite de l’état sont un témoignage éloquent qu’il est aux abois. Dr Tounkara estime que c’est une façon pour lui de détourner l’attention des Tunisiens et de jouer sur la fibre patriotique.

Le directeur du CE3S livre également son analyse sur les récents propos du président Emmanuel Macron concernant les relations entre la France et ses anciennes colonies. Pour lui, ces propos prouvent que le pré carré français est une nostalgie et fait partie du passé. Et dans le même temps, les dynamiques en cours exigent à l’état français, de revoir ses perceptions vis-à-vis de ses anciennes colonies.

Au-delà de cette revisite de perception, Aly Tounkara pense que la France doit également s’accommoder avec les évolutions en cours, sortir d’une posture condescendante vers une posture d’égal à égal, beaucoup plus humaniste, qui accepterait de voir l’autre comme son égal.  Pour lui, les sentiments de supériorité, le fait d’infantiliser l’autre, de voir celui-ci comme un abruti, de toujours penser que l’autre serait du moyen-âge, ont eu raison sur la politique du président Macron vis-à-vis des anciennes colonies françaises. Le chercheur prévient toutefois qu’aucune puissance, qu’elle soit occidentale, asiatique ou européenne, n’est désintéressée. Seulement, il est de la responsabilité de chaque état de tirer le maximum de profit dans un rapport de coopération ou de partenariat.

 

BROUILLE DIPLOMATIQUE- Parlant de la décision du gouvernement de récuser le statut de porte-plume de  la France au niveau du Conseil de sécurité, Aly Tounkara estime que c’est une continuité de la brouille diplomatique entre Bamako et Paris. Pour lui, cette décision donne beaucoup d’enseignements à tirer. Il se demande si après la France, le Mali aurait un autre pays en l’occurrence la Russie qui serait capable de mobiliser toutes les ressources qui sont avec les Nations unies dans le pays, de drainer derrière elle d’autres états qui seraient prêts à coopérer avec le Mali dans le cadre du développement, des services sociaux de base, des infrastructures sanitaires, de l’autosuffisance alimentaire.

Une autre explication qu’il a donnée est que cette décision peut être comprise comme si le Mali voudrait demander de façon responsable et intelligente à la mission onusienne de mettre un terme à son mandat dans un avenir proche au regard de l’évaluation faite par les autorités maliennes de cette mission en termes d’efficacité et de pertinence. Dr Tounkara rappelle que cette évaluation laisse entendre que la Mission peine jusqu’ici à combler les attentes des autorités et des populations maliennes.

Enfin, sur la dénonciation faite par les autorités burkinabè de l’accord de coopération militaire avec la France, le chercheur en déduit que c’est la suite d’une dynamique déclenchée il y a quelques mois par le Pays des hommes intègres. Selon Aly Tounkara, on ne peut pas demander à une armée étrangère de quitter son territoire et toujours accepter que les conseillers militaires et sécuritaires de cette même armée continuent d’évoluer dans le pays. Pour lui, cette question des conseillers militaires dans les différents états-majors renvoie à la responsabilité des pays hôtes.

Sur la question, le directeur du CE3S déclare qu’il est impensable qu’un militaire malien ou burkinabè, quel que soit le niveau d’amitié avec un militaire français, soit admis dans un camp a fortiori qu’il participe à des réunions au Quai d’Orsay ou dans les camps militaires français. Pour lui, il y a eu un laxisme depuis les années 90 de la part de certains chefs d’état africains y compris maliens et burkinabè qui ont accepté que des conseillers militaires étrangers participent à des prises de décisions très stratégiques des états en matière de défense et de sécurité.

Dieudonné DIAMA

Lire aussi : 35 ans de démocratie au Mali : Du sacrifice de 1991 à l’exigence de Refondation

Le 26 mars 1991 demeure une date charnière dans l’inconscient collectif malien..

Lire aussi : Célébration du 26 mars: La nécessité de consolider les acquis de la démocratie

26 mars 1991-26 mars 2026, cela fait 35 ans jour pour jour que le Mali commémore la révolution de son peuple pour l'accession à la démocratie..

Lire aussi : France : Le rappeur Maître Gims placé en garde à vue

L’auteur du tube «Je me tire» serait impliqué dans une affaire de blanchiment d’argent en bande organisée.

Lire aussi : Palais de la culture Amadou Hampâté Bâ : L’espoir est permis en 2026

Le budget 2026 de ce temple de la culture est arrêté en recettes et en dépenses à la somme de 588 millions de Fcfa en 2026, contre environ 616 millions de Fcfa en 2025, soit une baisse de 4,6 %.

Lire aussi : Start-up au Mali : L’accompagnement des incubateurs, un levier pour les jeunes

Des initiatives existent, portées aussi bien par les pouvoirs publics que par les structures d’appui à l’entrepreneuriat. Toutefois, ces efforts demeurent insuffisants pour soutenir pleinement l’innovation.

Lire aussi : ONDD : 75 % des activités réalisées en 2025

Notre pays connaît une transition démographique caractérisée par une jeunesse nombreuse et dynamique. Cette réalité, accompagnée de politiques publiques adaptées, peut constituer un levier puissant pour réduire la pauvreté.

Les articles de l'auteur

Amap : Abdel Kader Maïga, nouveau directeur de l’Agence nationale de presse du Mali

Dans la vague de nomination opérée au niveau de l’Agence malienne de presse et de publicité (Amap) il y a quelques jours, Abdel Kader Maïga prend les rênes de l’Agence nationale de presse du Mali..

Par Dieudonné DIAMA


Publié vendredi 20 février 2026 à 08:43

Palais de Koulouba : Un dîner à l’honneur des présidents Tiani et Traoré

Dans le cadre de la 2è session du collège des Chefs d’État de la Confédération des États du Sahel (AES), le Président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta a offert un dîner à l’honneur de ses hôtes le Général d’armée Abdourahamane Tiani du Niger et le Capitaine Ibrahim Traoré du Burkina Faso, au palais de Koulouba dans la soirée du lundi dernier..

Par Dieudonné DIAMA


Publié mercredi 24 décembre 2025 à 08:32

Présidence de la Confédération AES : Le riche héritage du général d’armée Assimi Goïta

La Confédération des états du Sahel (Confédération AES) sous le leadership et la présidence du Général d’armée Assimi Goïta est aujourd’hui une réalité géopolitique au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Afrique de façon générale avec laquelle il faut désormais compter. Cette alliance créée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger pour faire face aux défis communs sur le plan sécuritaire et de développement est en train de faire son petit bonhomme de chemin..

Par Dieudonné DIAMA


Publié lundi 22 décembre 2025 à 08:57

Gestion de la crise des hydrocarbures : Comment le gouvernement et les opérateurs pétroliers ont déjoué les pronostics

Ces derniers mois ont été marqués par un changement de posture des groupes armés terroristes qui ont décidé de s’attaquer aux sources d’approvisionnement du pays en produits pétroliers dans le but d’asphyxier l’économie nationale et de révolter les populations contre les autorités..

Par Dieudonné DIAMA


Publié mardi 09 décembre 2025 à 08:51

Couverture de la 2è session du Collège des Chefs d’État de la Confédération AES : Les médias intéressés invités à se manifester pour les accréditations

La 2è session du collège des Chefs d’Etat de la Confédération des Etats du Sahel (AES) se tiendra à Bamako les 22 et 23 décembre prochains. En prélude à cette importante rencontre, la commission nationale d’organisation est à pied d’œuvre pour une éclatante réussite..

Par Dieudonné DIAMA


Publié mardi 09 décembre 2025 à 08:43

Boubacar Samaké, président du COSAES Libye : «Les trois Chefs d’État de l’AES sont des libérateurs et des patriotes engagés»

Dans cet entretien, Boubacar Samaké, président du Comité de soutien à l’Alliance des États du Sahel en Libye (COSAES Libye), explique les raisons qui ont motivé la création de son association. Il appelle les populations de la Confédération des États du Sahel (AES) à soutenir les Chefs d’État du Mali, du Burkina Faso et du Niger qu’il qualifie de messies, de libérateurs et de patriotes engagés..

Par Dieudonné DIAMA


Publié mercredi 03 décembre 2025 à 08:55

Dr Aly Tounkara : «Nous assistons à une réduction nette de l’intensité des conflits…»

Dans cet entretien, le directeur exécutif du Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel(CE3S) livre son analyse sur la nouvelle posture des groupes radicaux violents qui s’attaquent désormais aux sources de ravitaillement du pays en carburant. Dr Aly Tounkara se prononce aussi sur les informations non fondées circulant sur un éventuel encerclement de Bamako et sur les actions à mener par les autorités pour contrer ces fausses informations alarmistes.

Par Dieudonné DIAMA


Publié mardi 25 novembre 2025 à 08:34

L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.
S’abonner