Santé mentale : Dans l’univers des soins psychiatriques au Point G

Les personnes atteintes de troubles mentaux sont marginalisées et stigmatisées. Mais vivent surtout une souffrance psychique, même si parfois, elles donnent l’impression de ne rien laisser transparaître

Publié lundi 30 décembre 2024 à 07:27
Santé mentale : Dans l’univers des soins psychiatriques au Point G

Pour améliorer la santé des patients, chaque vendredi une «kotéba thérapie» est organisée au service de psychiatrie (archives)

 

Nous sommes au service de psychiatrie du Centre hospitalo-universitaire (CHU) du Point G, un établissement de troisième référence perché sur les hauteurs de Bamako. Une fois dans l’enceinte de cet univers de soins, les premières sensations sont un mélange de pitié et de mélancolie de voir des semblables souffrir psychiquement. On s’interroge et les organes de la vue et de l’ouïe entrent en fusion, mais c’est avec le cœur qu’on essaie de mieux comprendre. On se nourrit d’une réflexion intérieure, parfois on bascule dans l’irrationnel parce que personne n’est à l’abri d’un trouble mental.

Dans l’atmosphère feutrée du service de psychiatrie, ce qui frappe l’esprit, c’est d’abord un espace grillagé avec la présence de personnes déprimées, qui représentent probablement une menace pour les autres du fait de leur agressivité. Sur une terrasse, à quelques mètres, des box de consultations, d’autres malades et leurs parents à leur chevet renvoient une image de la complexité de la prise en charge des maladies mentales. Mais aussi de la nécessaire implication des familles pour humaniser les soins. Surtout pour bannir dans les esprits les préjugés sur les soins des troubles mentaux, le lugubre tableau d’antan avec des camisoles de force. Les visages sont expressifs du chagrin et de la douleur des familles de voir les siens touchés par une dépression.

 Sur les mêmes lieux, des accompagnantes qui font la cuisine en face des salles d’hospitalisation complètent le tableau. Au milieu du site, une sorte de case abrite les discussions quotidiennes des médecins avec les patients afin d’évaluer leur état. Les bureaux de médecins se trouvent un peu excentrés à droite pour qui connait la topographie du service de psychiatrie de l’hôpital. On assiste à un impressionnant ballet de psychiatres et d’infirmiers autour des pensionnaires de cette unité de soins. Ça va à 200 à l’heure dans un incessant va-et-vient des médecins.

Cette unité de soins psychiatriques travaille d’arrache-pied pour redonner le sourire aux personnes atteintes de dépression et autres maladies mentales. Pour beaucoup d’entre elles, c’est une lutte quotidienne pour s’extraire de l’étau de la dépression avec bien sûr, l’accompagnement de médecins et infirmiers, mais aussi de la famille. Pour certains malades, même les tâches simples peuvent devenir une montagne infranchissable.

Pour les personnes touchées par la dépression, les troubles anxieux et autres formes de maladies mentales, le regard de la société pèse souvent sur elles, même une fois guéries. C’est le cas d’une jeune dame qui a accepté se confier sous anonymat. «J’ai fait deux ans de dépression liée à des événements.

J’ai consulté dans plusieurs services de santé mais le mal persistait. Grâce à un ami de la famille, j’ai été finalement référée au service de psychiatrie du CHU du Point G pour une prise en charge. Aujourd’hui, je me sens mieux. Ce qui m’insupporte actuellement, c’est le regard stigmatisant des autres qui me traite souvent de folle ou d’acculturée», explique-t-elle. Ce témoignage poignant renvoie à une triste réalité dans notre pays où, on est encore loin de sortir de la violence psychologique à l’égard des personnes atteintes de troubles mentaux.

Au rendez-vous trimestriel de sa fille épileptique, au service de psychiatrie du Point G, une mère raconte les difficultés de sa progéniture. «Ma fille suit un traitement depuis neuf ans maintenant. Elle ne fait plus de crises d’épilepsie, mais elle a du mal à suivre les cours à l’école. Elle se trompe souvent dans les comptes du fait des séquelles de sa maladie», raconte-t-elle.

CONSOMMATION DE LA DROGUE- Une autre maman accepte finalement de référer son fils au Point G pour une prise en charge adéquate après moult et inutiles tentatives chez un tradi-thérapeutique qui prétend avoir un pouvoir de guérison des pathologies mentales. La bonne dame est loin d’être rassurée par les fugues à toutes occasions, les délires et l’agressivité de son rejeton déficient mental. Grâce à l’analyse médicale du service de la psychiatrie, des traces d’excitants ont été découvertes dans son corps. «Je prie vraiment pour qu’il se rétablisse», affirme-t-elle, presqu’au bord des larmes. Et d’évoquer le coût des médicaments qui reste aussi un casse-tête.

Le chef du service de psychiatrie, Pr Souleymane Papa Coulibaly,  explique que son service traite les adultes, mais possède aussi une ligne de service pédopsychiatrique, c’est à dire pour enfants. Le praticien rappelle aussi que les activités de son service sont basées sur les consultations et les hospitalisations, y compris des soins axés sur les troubles psychotiques, les pathologies de l’humeur, les pathologies anxieuses, et d’autres problèmes liés à la consommation de substances et des psychothérapies. Et de souligner clairement que les nouvelles consultations en 2023 avoisinaient les 2.000. Par contre, les hospitalisations tournent entre 350 et 400 malades par an.

Avec moins d’une vingtaine de psychiatres pour une population estimée à un peu plus de 23 millions d'habitants, le Mali souffre d’une insuffisance de professionnels de santé mentale, déclare le praticien du Point G, sans donner plus de précisions sur le ratio de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en la matière.

Ce qui pousse l’État à mettre en place des initiatives pour faciliter l’accès aux soins. «Nous élaborons, avec le ministère de la Santé et du Développement social, le Plan stratégique national de la santé mentale dont l’objectif est de mettre en place un dispositif pour faciliter l’accès aux soins aussi dans les régions. Nous avons ouvert des formations spécialisées en santé mentale afin de former des spécialistes qui seront déployés dans les régions.

L’État a également fait de son mieux pour inscrire les médicaments disponibles sur la liste de l’Assurance maladie obligatoire (Amo). Mais d’autres efforts doivent suivre», reconnaît le chef de service de la psychiatrie. Pour améliorer la santé des patients, chaque vendredi une «kotéba thérapie» est organisée au service de psychiatrie. Le Kotéba mêle danse, musique et théâtre. Depuis plus de 40 ans, une troupe d’artistes a introduit cette forme de thérapie dans la prise en charge des troubles mentaux au sein du service de psychiatrie.

La discrimination de la société a un impact dévastateur non seulement sur les individus souffrant de troubles mentaux, mais aussi sur leurs familles. «C’est justement la société qui aggrave leurs maladies. C’est le cas de mon fils qui demeure toujours lucide. On l’a juste amené ici pour une désintoxication. Mais, dans le quartier, la rumeur circule sur son éventuelle aliénation du fait simplement qu’il consulte dans un service de psychiatrie», déplore-t-elle.


De nombreux parents découvrent après des délires la dépression de leurs enfants. «Je pense qu’il consomme de la drogue, je lui ai conseillé d’arrêter en vain. Et voilà le résultat», marmonne l’un d’eux. Une mère au chevet de son fiston souligne : «Il fumait abondamment un truc dont j’ignore la nature. Un jour, je l’ai surpris en train de monologuer, parfois en s’adressant au mur. C’est après que ses troubles ont véritablement débuté», ajoute notre interlocutrice.

L’abus de substances psychoactives est une réalité et prend des proportions inquiétantes au Mali. Une étude réalisée en 2018 par le service de psychiatrie du CHU du Point G, intitulée : «Évaluer l’impact sanitaire de la consommation des drogues chez les patients pris en charge au service de psychiatrie du CHU du Point G.» en atteste. Ses résultats ont montré que les jeunes de la tranche 20-30 ans étaient les plus touchés. La même étude révèle que le cannabis est la drogue la plus consommée, suivi de l’alcool et du chlorhydrate de tramadol. Mais aussi la polytoxicomanie ainsi que de nouvelles formes de consommation. Et naturellement qu’il y a des conséquences sur la santé et la vie sociale, notamment en termes d’addiction et de troubles psychopathologiques.

 La lutte contre les troubles mentaux est au cœur des débats chaque 10 octobre, consacré Journée mondiale de la santé mentale, afin d’assurer le plaidoyer. Les personnes atteintes de troubles mentaux et leurs familles livrent quotidiennement une bataille contre la stigmatisation et la discrimination.  Les gens peuvent s’apitoyer sur leur sort, mais ne sont pas prêts à faire l’effort de compréhension sur la nécessité de leur accompagnement des malades dans la descente aux enfers.

Aminata DJIBO

Rédaction Lessor

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