En ce début de journée, la berge du fleuve Niger à Ségou
grouille de charretiers. Certains sont assis sur leurs engins à deux roues.
D’autres les ont simplement abandonnés à la recherche de clients.
Sa charrette garée au niveau d’une montagne bois de chauffe,
Mamadou Coulibaly charge avec minutie son engin. Ses deux ânes sur les pieds
attendent impatiemment de jouer le rôle qui leur est dévolu traditionnellement,
celui de transporter de lourds fardeaux. Après le chargement, Coulibaly doit
assurer le transport chez une de ses clientes, logée dans la ville.
C’est ainsi
que le père de quatre enfants occupe sa journée et gagne son pain à l’instar de
beaucoup d’autres hommes à Ségou. Cette ville historique du Mali, située
environ 240 km de la capitale est sur le point de se débarrasser de ses
vieilles habitudes. La charrette, ce moyen de transport vieux de plusieurs siècles,
sert toujours de moyens de transport pour les Ségoviens malgré la présence de
plusieurs autres plus modernes, plus rapides. L’engin à deux roues, équipé de
deux brancards est tiré dans la plupart des cas par un ou deux ânes selon la
lourdeur de la charge.
Il est utilisé notamment pour transporter notamment les
personnes, les matériaux de construction, l’eau, les marchandises et les
bagages. Si le métier de charretier a disparu au profit de chauffeurs routiers
dans plusieurs villes, à Ségou il contribue à alimenter l’économie de plusieurs
familles. Nombre d’hommes y trouvent un moyen sûr et honnête pour se procurer
d’argent.
«Je fais ce travail par amour. Il me permet de joindre les
deux bouts en attendant de trouver mieux», indique Mamadou Coulibaly. Ce natif
de Koutiala exerce cette activité depuis quatre ans. Il transporte en grande
partie le bois de chauffe. «Quand les clients viennent acheter du bois de
chauffe, ils sollicitent mon service.
Le prix dépend de la distance et de la quantité de la marchandise. Par exemple, je suis en train de transporter ce chargement à 2.500 Fcfa. J’ai déjà transporté un premier chargement», explique-t-il précisant que cette journée s’annonce bien pour lui. Coulibaly indique qu’il peut gagner 5.000 ou plus par jour. Mais souvent le marché est lent. «Dès fois, on ne gagne presque rien par jour».
LA CONCURRENCE DES ENGINS MOTORISÉS- Non loin de la
charrette de Coulibaly est garé Alassane Haïdara. La vingtaine, il peine à
trouver un client. Malgré tout, il ne désespère pas de cette journée. Nous
prenant pour un potentiel client, il se dirige vers nous. Grande déception pour
lui. N’empêche, il accepte de s’ouvrir à nous : «Depuis 6 heures du matin je
suis là sur la berge. D’habitude, certains commerçants viennent avec leurs
marchandises des villages situés à l’autre rive. Ils demandent le service des
charretiers que nous sommes pour transporter leurs marchandises vers la ville.
C’est comme ça que nous trouvons notre subsistance», confie-t-il. Il justifie
son choix pour cette activité : «J’exerce ce travail depuis trois ans. Je
le fais par amour. Je voyais mes amis le faire et je l’ai chéri. C’est mieux
que de rester à ne rien faire», dit-il. Alassane Haïdara précise qu’il peut
gagner 5.000 par jour et peut aller au delà le jour du marché hebdomadaire.
Cependant il se plaint de la présence des motos taxis et tricycles (kata
katani) qui commencent à envahir la berge et les détourner de leur clientèle.
Tout comme Issouf Traoré, qui vient de s’inviter à notre entretien: «Notre
clientèle a drastiquement baissé par la présence des tricycles et des moto
taxis. Mais il faut dire qu’ils ne peuvent pas faire disparaître la charrette»,
souligne-t-il.
À Ségou ce n’est pas seulement sur la berge qu’on rencontre
les conducteurs de charrette. à l’intérieur de la ville, leur présence ne passe
pas inaperçue et alimente la curiosité de tout étranger citadin. Sur la voie
qui pass devant la direction régionale de la protection civile de Ségou,
Abdoulaye Cissé, un charretier, marche à côté de son âne et interpelle les
clients. Soudain, il saute sur sa charrette et commence à battre son âne qui
lui joue un sale tour.
L’animal, le dos gravement blessé est récalcitrant malgré
les différents coups de bâton que son propriétaire lui assène. Il met son
propriétaire dans tous ses états. Arrivé à notre niveau Cissé sollicite notre
service pour être transportés. Par curiosité nous montons sur la charrette.
L’engin va à peine plus vite qu’un piéton. Le conducteur nous souligne que le
transport est 50 Fcfa par personne.
«Cette somme est elle suffisante pour
gagner son pain ?», nous l’interrogeons. «Mais quoi faire. C’est mieux que
de voler. C’est avec ce que je gagne dans la journée que je nourris ma famille», indique
ce père de trois enfants. Et d’ajouter dire qu’il peut gagner 2.500 Fcfa par
jour. «La charrette peut contenir 10 personnes. Mais, si j’ai deux ou trois
clients je bouge. Certains me donnent souvent plus que les frais de transport»,
précise-t-il.
DÉPAYSEMENT AUTHENTIQUE- D’ailleurs, c’est ce que vient de
faire un client Aboubacar Traoré avec qui nous faisons chemin. Cet étranger
remet 500 Fcfa à Cissé : «Il m’a interpellé. Je pensais qu’il blaguait.
Mais sincèrement je suis impressionné et je trouve inimaginable qu’on continue à
utiliser la charrette comme moyen de transport de personne. Je pense qu’on doit
pérenniser la pratique dans la ville. Toute chose qui fera sa singularité», préconise-t-il.
À Ségou, les environs de l’hôpital Nianankoro Fomba sont
connus pour emprunter une charrette. à notre passage, quatre charretiers
attendaient impatiemment les clients. L’un s’apprêtait à bouger. Deux femmes et
un homme y ont pris place derrière le conducteur. «J’ai l’habitude d’emprunter la charrette. Je
viens du marché et comme vous voyez je suis chargée. Je trouve ce moyen de
transport moins cher. Et je le préfère aux motos taxis qui commencent à remplir
la ville», explique Kadiatou Diarra.
Le conducteur pense que ce genre de moyen
n’est pas prêt de disparaître à Ségou : «Nous sommes plusieurs charretiers
dans la ville. Nous avons des clients qui préfèrent toujours ce genre de moyen
de transport. Il est moins cher et sûr», commente-t-il. Précisant qu’il
achète l’âne entre 70.000 Fcfa et 100.000 Fcfa, la charrette entre 80.000 Fcfa
et 85.000 Fcfa. En plus d’être économe et écologique, en terme de coût et
d’incidence carbone, elle est moins chère que les moto-taxis et les tricycles.
La Cité des Balanzans doit préserver ce mode singulier de transport qui détonne
dans le paysage de la circulation routière urbaine en raison des avantages écologiques
fort appréciables qu’il génère. Il s’ajoute aux nombreuses spécificités de la région
et fera le charme de la ville et l’attrait pour les touristes étrangers qui
arrivent pour se plonger dans un dépaysement authentique.
Aminata Dindi SISSOKO / AMAP - Ségou
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